A MADAME SARAH BERNHARDT
puis-je ne pas dédier, cette pièce?
E. R.
LES PERSONNAGES: MÈLISSINDE, princesse d'Orient, comtesse de Tripoli BERTRAND D'ALLAMANON, chevalier et troubadour provençal JOFFROY RUDEL, prince de Blaye, troubadour aquitain FRÈRE TROPHIME, chapelain du prince ÉRASME, son médecin SQUARCIAFICO, marchand génois LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES, aventurier au service de l'Empereur Manuel Comnène SORISMONDE, dame d'honneur de Mélissinde LE PATRON DE LA NEF Marinier TROBALDO LE CALFAT Marinier FRANÇOIS LE REMOLAR Marinier PÉGOFAT Marinier BRUNO Marinier BISTAGNE Marinier JUAN LE PORTINGALAIS Marinier MARRIAS D'AIGUES-MORTES Marinier LE PILOTE PREMIER PÈLERIN DEUXIÈME PÈLERIN TROISIÈME PÈLERIN QUATRIÈME PÈLERIN CINQUIÈME PÈLERIN NICHOLOSE, Valet de Squarciafico Les Mariniers, Des Musiciens, Esclaves, etc. XII siècle
Le pont d'une nef qui parait avoir souffert une longue et terrible traversée. On voit qu'il y a eu tempête: voiles en loques, vergues brisées, échevèlement de cordages, mât rajusté qui penche. On voit qu'il y a eu bataille: taches de sang, armes éparses. Nuit finissante. Ombre grise et transparente. Ciel qui pâlit. Étoiles qui se raréfient. Mer violette sous des écharpes de vapeurs. Horison de brumes.L'éclairâge, au cours de l'acte, change insensiblement.
LES MARINIERS: BRUNO, BISTAGNE, MARRIAS, PÉGOFAT, TROBALDO, FRANÇOIS, etc., LE
PILOTE, puis LE PATRON DE LA NEF et FRÈRE TROPHIME
(Au lever du rideau, couchés ou assis en tous sens, de mariniers à face tragique.
blèmes, décharnés; il paraissent épuisés de fatigues et de privations. Quelques uns,
blessés, sont sommairement pansés de haillons. Deux d'entre eux, au fond en balancent,
par la tête et par le pieds, un troisième, inerte.)
LES DEUX MARINIERS: PÉGOFAT et BRUNO, au fond Un... deux... trois... houp!
(Ils lancent le corps par-dessus la bastingage. On entend sa chute dans l'eau.)
PÉGOFAT C'est fait. BRUNO Encore un camarade Qui ne nagéra pas, Tripoli, dans ta rade! PÉGOFAT, ôtant son bonnet vers le disparu Adieu, garçon! BRUNO, regardant au loin. Bientot l'aurore. Une rougeur. FRANÇOIS, se reveillant et s'étirant. Qui vient-on de jeter? BRUNO Audriu l'Égorgeur. FRANÇOIS Maudite fièvre! (Il regarde le pont dévasté) Eh bien, elle en a fait, la vague! BISTAGNE levant la tete. Et le vent, donc! Plus de boulines!... BRUNO Plus d'itague! FRANÇOIS Le mât pourrait bien choir. Mieux vaudrait le scier BISTAGNE Moi, je voudrais manger. BRUNO Rien chez le pitancier! FRANÇOIS, se levant. Aï! ma blessure!... (Il chancelle) Ho! ho!... On ne se tient plus, presque! Que l'on rencontre encore une nef barbaresque, Et l'on ne pourra plus se battre!... BRUNO On se battra! Car il faut arriver! Rien ne l'empêchera! Vant pis pour toute nef qui nous cherchera noise! BISTAGNE Quand donc voguera-t-on dans leau sarrazinoise! LE PILOTE Bientôt, j'espère. Mais le temps fut si mauvais! Ah! l'aiguille qui dit le nord, si je lavais! Et la pierre dont on la frotte!... BISTAGNE, Haussant les épaules. Quelle bourde! LE PILOTE Non, ils sont quelques-uns qui l'ont, dans une gourde: On frotte. De la pierre est amoureux le fer. Alors l'aiguille tourne et dit le nord: c'est clair. TOUS LES MARINIERS Ha!ha!- C'est idiot!... Est-il bête! - Une aiguille? PÉGOFAT Bah! passons-nous d'aiguille, et vogue la coquille! - Tiens, le temps s'éclaircit, la misère prend fin! BRUNO Tu trouves, toi? Hé bien, et la soif? FRANÇOIS Et la faim? BISTAGNE Oui, ce qu'on a souffert! PÉGOFAT Le ciel nous soit en aide TROBALDO, apperaissant à cheval sur une vergue. Le drôle, après tout ça, serait qu'elle fút laide! TOUS LES MARINIERS, Oh! non, elle est très belle! - Elle l'est! TROBALDO De par Dieu, Il faut qu'Elle le soit, Bistagne! BISTAGNE Et plus qu'un peu, Fils, après les dangers qu'on a couru pour Elle! Ou bien, moi, je me fâche! BRUNO Il faut qu'Elle soit belle! TOUS Elle l'est! - Elle l'est! MARRIAS Moi, j'en suis sûr! UN RAMEUR Ah! mais! Ça m'ennuierait si vers un monstre je ramais! PÉGOFAT riant. Il y pense en ramant, le Marseillais! LE RAMEUR Sans cesse! BISTAGNE Cest toujours beau, va, sois tranquille, une princesse! LE PILOTE haussant les épaules. Vous ne parlez que d'Elle. PÉGOFAT On est si fatigué! Regarde: on parle d'Elle, et l'on est presque gai. LE PILOTE Vous la montrera-t-on seulement, cette oiselle? BRUNO Le Prince l'a promis de nous mener vers Elle Si l'on arrive, et de lui dire qué c'est nous Qui l'avons apporté jusques à ses genoux! LE PILOTE Et crois-tu qu'avec nous une princesse cause? PÉGOFAT Non. Mais on la verra, c'est déjà quelque chose. On ne parle que d'Elle èn tous pàys chrétiens! UN MOUSSE Et de ses yeux! LE PILOTE, se retournant vers lui Tu veux voir ses yeux, toi? LE MOUSSE Mais, tiens! PÉGOFAT Le maître!
(Le patron de la nef est entré depuis un moment et a écouté.)
LE PATRON DE LA NEF Il faut d'abord, pour les voir, qu'on arrive Et que Joffroy Rudel, notre bon prince, vive! LES MARINIERS Il va plus mal? - Hélas! - Pauvre homme! BRUNO Quel meschef! LE PATRON Voyez, on a fermé le château de la nef. Veillé par ses amis, sans doute qu'il repose! PÉGOFAT Hier soir il chantait encor! BISTAGNE C'est quelque chose D'étonnant, comme il fait aisément des chansons! FRANÇOIS Comment nomme-t-on ça, dont il tire des sons?... LE PILOTE, d'un air capable. Ça s'appelle une lyre. FRANÇOIS Ah!... une lyre! Dame Ça fait un joli bruit. BISTAGNE Bien doux pendant qu'on rame! PÉGOFAT Et quand il faut haler, ça donne de l'élan! LE PATRON Chut! l'aumônier du Prince. PÉGOFAT Ah! oui!... le capelan!
(Frére Trophime, robe rapiécée et trouée, sort du château de la nef, consulte le ciel et va s'agenouiller au fond.)
BRUNO Un prétre pas gènant. FRANÇOIS Brave nature. Franche. BISTAGNE Ah! si tous les curés avaient sa large manche! LE PATRON Les luizernes du ciel ont éteint leurs derniers Feux pâles... BISTAGNE L'aube poind. (Une clarté plus blanche regne) FRÈRE TROPHIME, agenouillé. Vierge des mariniers, Toi qui changeas la mer farouche en mer bénigne, Fais glisser jusqu'au port la nef comme un grand cygne, Vierge, en suite de quoi, s'il vit, sire Rudel T'ira mettre à Tortose une nef sur l'autel Copiant en argent celle en qui nous errâmes. Avec son gouvernail, ses voiles et ses rames! LE PILOTE Peuh!... tout ça!... Si j'avais mon aiguille! BISTAGNE Animal! En tous les cas ça ne peut pas faire de mal.
(Érasme sort à son tour. Robe de docteur en lambeaux. Décoiffé, lair piteux. Le marinieres ricanent.)
BRUNO Le vieux mire, à présent, qui montre sâ frimousse. FRANÇOIS Le médico. BISTAGNE Pas fort! TROBALDO, haussant les épaules Un médecin d'eau douce!
FRÈRE TROPHIME, ÉRASME, LES MARINIERS, au fond. FRÈRE TROPHIME, allant vers Érasme Maltre Érasme, le mal? ÉRASME Va toujours empirant. Le prince dort, veillé par messire Bertrand. (Regardant l'horizon.) Eh bien, frère Trophime, eh bien, on ne discerne Que du brouillard! (Furieux.) Moi, moi, médecin de Salerne, Je vous demande un peu, que fais-je en ces périls? Ma cathèdre, mon feu, mes livres, où sont-ils? Hélas! le vent de mer, qui mit ma robe en loques, M'a successivement ravi toutes mes toques... FRÈRE TROPHIME Le prince?... ÉRASME Eh! mais, pourquoi ce musard des musards, Ce poète, vint-il se mettre en ces hasards ? Lorsque j'entrai chez lui, prince doux et débile, C'était pour vivoter sous son toit, bien tranquille, C'était pour le soigner sur terre, et non sur mer. Je trouve ce voyage extrémement amer! (Se promenant avec une fureur croissante.) Ah! que l'enfer rôtisse et que le diable embroche Ces maudits pèlerins arrivant d'Antioche, Qui sont venus parler les premiers, au cháteau, Un soir, comme on soupait, à l'heure où le couteau De l'écuyer tranchant attaquait une dinde, Sont venus les premiers parler de Mélissinde! Ils chantèrent, - avec quel zèle inopportun! - La fille d'Hodierne et du grand Raymond Un; Ils déliraient, parlant de cette fleur d'Asie! J'en vois encore un gros dont l'il rond s'extasie... Ils en parlèrent tant que soudain, se levant, Le prince, ce poète épris d'ombre et de vent, La proclama sa Dame, et, depuis lors, fidèle, Ne rêva plus que d'Elle, et ne rima que d'Elle, Et s'exalta si bien pendant deux ans qu'enfin De plus en plus malade et pressentant sa fin, Vers sa chère inconnue il tenta ce voyage, Ne voulant pas ne pas avoir vu son visage! FRÈRE TROPHIME Maître Érasme... ÉRASME Il aura l'écume pour linceul! Et ce sire Bertrand d'Allamannon, qui, seul, Lorsque tous à Rudel faisaient des remontrances, Louangea son amour, approuva ses souffrances, Déclara ce départ admirablement beau, Et voulut s'embarquer aussi, sur le bateau! -Mais c'est absurde! - Et vous, un prêtre, en cette affaire! On peut comprendre encor ce que moi j'y viens faire! Mais vous! le chapelain du prince! comme si Vous aviez une excuse à vous trouver ici! Votre maître, lui seul de la chevalerie, Sans avoir pris la croix vogue vers la Syrie, Et, pèlerin d'amour, il chante sur son luth Que le Tombeáu Divin n'est pas du tout son but! FRÈRE TROPHIME Sait-on la but secret à quoi Dieu nous destine? ÉRASME Nous allons pour des yeux de femme en Palestinel FRÈRE TROPHIME Croyez que le Seigneur le trouve de son goût. ÉRASME Ah! vraiment? Le Seigneur? Qu'y peut-il gagner? FRÈRE TROPHIME Tout. ÉRASME Oh! FRÈRE TROPHIME Car il gagne tout, c'èst du moins ma pensée, A toute chose grande et désintéressée; Presqu'autant qu'aux exploits des Croisés, je suis sûr Qu'il trouvera son compté à ce bel amour pur! ÉRASME Il ne peut comparer une tendre aventure Au dessein d'affranchir la Sainte Sépulturel FRÈRE TROPHIME Ce qu'il veut, ce n'est pas cet affranchissement. Croyez que s'il se fût soucié seulement De chasser du Tombeau l'essaim des infidèles, Un seul ange l'eût fait, du seul vent de ses ailes! Mais non. Ce qu'il voulut, c'est arracher tous ceux Qui vivaient engourdis, orgueilleux, paresseux, A l'égoïsme obscur, aux mornes nonchalances, Pour les jeter, chantants et fiers, parmi les lances, Ivres de dévouement, épris de mourir loin, Dans cet oubli de soi dont tous avaient besoin! ÉRASME Alors, ce que le Prince accomplit pour sa Dame?... FRÈRE TROPHIME De même me parait excellent pour son âme, Elle était morte, en lui, gai, futile, indolent; Elle rêvit en lui, souffrant, aimant, voulant. Que selon ses moyens chacun de nous s'efforce, Limportant, cest qu'un cur nous batte dans le torse! Le Prince est hors du vice, et des vains jeux d'amour. Et des vains jeux d'esprit de sa petite cour: Doutez-vous que bien mieux ces sentiments ne vaillent? C'est pour le ciel que les grandes amours travaillent. ÉRASME Soit! FRÈRE TROPHIME Remarquez encor. Ces rameurs, sur leurs bancs, Ces mariniers, jadis, qu'étaient-ils ? - Des forbans. Rêve-t-on cargaison d'âmes plus scélérates Que celles de la nef, jadis? - nef de pirates! - Mais ils se sont loués, comme le font souvent Les Corsaires à ceux qui vont dans le Levant, Pour porter monseigneur vers sa Dame lointaine! Quand on signa le pacte avec leur capitaine, La Princesse, à coup sûr, n'existait pas pour eux. Or, voyez, maintenant, tous en sont amoureux. ÉRASME Vous en êtes content? FRÈRE TROPHIME Enchanté!.- La galère S'élance vers un but plus noble qu'un salaire! Tous rêvent la Princesse, aspirent à la voir, Et ces fèrocités se laissent émouvoir: La Dame du poète, ils en ont fait leur Dame On finit par aimer tout ce vers quoi l'on rame! Ils voudraient que le prince atteignît aux chers yeux! Son amour leur a plu, vague, mvstérieux, Parce que les petits aiment les grandes choses Et sentent les beautés poétiques sans gloses! Cette noble folie et que nul ne comprit Apparaît toute claire à ces simples d'esprit! ÉRASME Le pilote a trouvé la démence trop forte! FRÈRE TROPHIME Il est déjà moins simple. ÉRASME Et puis d'ailleurs, qu'importe? FRÈRE TROPHIME Beaucoup. Car tout rayon qui filtre, d'idéal, Est autant de gagné dans l'áme sur le mal. Je vois dans tout but noble un but plus noble poindre; Car lorsqu'on eut un rêve on n'en prend pas un moindre! J'estime donc ces curs désormais agrandis. - Vous semblez étonné de ce que je vous dis?... Oui, je suis partisan des aventures hautes! Et près de celle-ci, que sont les Argonautes? Elle est lyriquement épique, cette nef, Qui vole, au bruit des vers, un poète pour chef, Pleine d'anciens bandits dont nul ne se rebelle, Vers une douce femme étrange, pure et belle, Sans aucun autre espoir que d'arriver à temps Pour qu'un mourant la voie encor quelques instants! Ah! l'inertie est le seul vice, maître Érasme! Et la seule vertu, c'est..-. ÉRASME Quoi ? FRÈRE TROPHIME Lenthousiasme! ÉRASME Hum!... Soit! - Drôle de moine, on ne peut le nier.. (Après réflexion) On ne tardera pas à l'excommunier. (Bertrand, dont les vêtements sont en lambeaux, sort du château de la nef) BERTRAND, à Érasme. Le prince se réveille... ÉRASME Auprès de lui je rentre. (Il entre dans le château)
FRÈRE TROPHIME, BERTRAND, LES MARINIERS LE PATRON, à PÉGOFAT qui a lâché sa rame Nagez donc! PÉGOFAT Oh! trois jours qu'on n'a rien dans le ventre. Je ne peux plus! BRUNO, dans un râle. J'ai soif! FRÈRE TROPHIME, allant à Bertrand et lui prenant le mains Mon fils, ton dévouement Au Prince est admirable, et ton cur est charmant. BERTRAND Mon cur est faible à tout sentiment qui le gagne. Un héros passe, il me séduit, je l'accompagne! Serais-je Provençal, serais-je troubadour, Si je n'avais pas pris parti pour cet amour ?... (Aux mariniers.) Courage, mes amis!... On avance!... on avance!... (A frère Trophime.) J'étais si peu content de ma vie en Provence; Je m'écurais de vivre à ravauder des mots, A faire, de mes vers, de tout petits émaux. J'étais las d'un métier de polisseur à l'ongle; Je vivais, vaniteux sophiste, esprit qui jongle. A quelque chose, au moins, maintenant, je suis bon. FRÈRE TROPHIME Ton courage, tes soins au Prince moribond... BERTRAND Je suis poète, - et sais-je, en ce dévouement même, Si ce qui m'a séduit, ce n'est pas le poème ? FRÈRE TROPHIME Qu'importe ? Tu fus brave. Il est mauvais, mon fils, De toujours dénigrer les choses que tu fis! BERTRAND Vous me génez, mon saint ami, par vos louanges, Car les diversités de mon cur sont étranges! Je suis capable, eh oui, de grandes actions, Mais trop à la merci de mes impressions. Elle m'effraie un peu, l'aisance avec laquelle J'ai tout quitté, trouvant cette aventure belle! D'autres, moins prompts au bien, au mal seraient plus lente! Ne m'admirez pas trop pour mes nobles élans: Je suis poète... UN MARINIER, étendu, au patron qui essaye de le faire se relever. Ah! non!... Je ne peux plus! LE PATRON, à Bertrand. Messire, Ce qui leur rend courage, il faut le leur redire. (Les mariniers se trainent vers Bertrand.) PÉGOFAT Sire Bertrand, j'ai faim: dis-moi ses cheveux d'or. BRUNO, même jeu. J'ai soif, sire Bertrand: dis-moi ses yeux, éncor! FRANÇOIS, même jeu. Tu nous as tant de fois, pendant notre détresse, Tant de fois raconté comment est la Princesse! (Ils sont tous autour de lui, exténués et suppliants BERTRAND Eh bien, bons mariniers, je veux Vous le raconter encore une: Du soleil rit dans ses cheveux, Dans ses yeux rêve de la lune; Quand brillent ses traits délicats Entre les chutes de ses tresses, Tous les Amants sont renégats, Plaintives toutes les Maitresses; Un je ne sais quoi de secret Rend sa grâce unique; et bien sienne, Grâce de Sainte qui serait En même temps Magicienne! Ses airs sont doux et persifleurs, Et son charme a mille ressources Ses attitudes sont de fleurs, Ses intonations de sources... Telle, en son bizarre joli De Française un peu Moabite, Mélissinde de Tripoli Dans un grand palais clair habite! Telle nous la verrons bientôt Si n'ont menti les témoignages Des pèlerins dont le manteau Est bruissant de coquillages!
(Pendant ces vers, les mariniers se sont peu à peu relevés)
PÉGOFAT Hein? Comme il parle! On ne comprend pas tout très bien. Mais on voit qu'elle doit être bien belle, hein ? BRUNO Oui, je vais mieux... (Ils s'activent tous) FRANÇOIS Hardi! LE PILOTE Mais quels fous vous en faites! Ce que c'est que d'avoir à son bord des poètes! BERTRAND Rudel et moi, dis-tu, nous en faisons des fous ? Mais s'ils peinent encor ce n'est que grâce à nous. A bord de toute nef que l'orage ballotte, faudrait un poète encor plus qu'un pilote. PÉGOFAT, narguant le pilote. Surtout quant le pilote est, comme lui, subtil! BERTRAND Jusqu'à quand ce brouillard, sur l'eau, traînera-t-il? LE PATRON DE LA NEF Attendez le soleil. BRUNO, montrant le pilote Il rage! LE PILOTE Patience! Quand j'aurai mon aiguille! PÉGOFAT Eh! bien quoi! ta science Restera courte, va! - Quand tu sauras le nord, Tu n'empêcheras pas qu'on ne s'ennuie à bord! BRUNO Tu n'empêcheras pas qu'on n'y manque de vivres! FRANÇOIS Et feras-tu qu'à jeun les mariniers soient ivres? BISTAGNE Et feras-tu qu'absents, ils soient dans leur pays? TROBALDO Et feras-tu briller à leurs yeux éblouis Du pays où l'on va les futures richesses? PÉGOFAT Leur raconteras-tu, d'avance, les Princesses? FRÈRE TROPHIME On apporte le prince!
(Joffroy Rudel, la figure terriblement défaite, le corp perdu, tant il est maigre, en ses loques, est apporté sur un grabat. Il grelotte la fièvre, et ses yeux vivent extraordinairement.)
BERTRAND A vos bancs, les rameurs! JOFFROY RUDEL, d'une voix faible Plus nous nous approchons, plus je sens que je meurs.
LES MÊMES, JOFFROY RUDEL JOFFROY Je te salue, ô jour, à la plus fine pointe!... Quand tu fuiras ce soir, Elle, l'aurai-je jointe? Princesse d'Orient dont le nom est de miel Mélissinde!.. vous que l'empereur Manuel Voulait impératrice en sa Constantinople, L'onde met entre nous, toujours, tout son sinople! Fleur suprème du sang du glorieux Baudoin, Ne verrai-je jamais venir sur l'eau, de loin, Avec sa piage d'or où la vague s'argente, L'heureuse Tripoli dont vous ètes régente? La brume ne construit encore à l'horizon Qu'une ville illusoire! - O flottante prison! Mourrai-je sans avoir même de la narine Aspiré de l'espoir dans la brise marine, Helas! et reconnu, venant vers mai, par l'air, Le parfum voyageur des myrtes d'outre-mer? LE PILOTE Attendez, de par Dieu, que la brume se lève! JOFFROY La voir, avant mourir, pour qu'endormi j'en rêve ! PÉGOFAT Vous la verrez! JOFFROY Merci, rude et vaillante voix! Mais, qu'ai-je donc, mon Dieu? Pour la première fois, Vais-je désespérer aujourd'hui? Oh ma Dame... Ramez bien, les rameurs, car je sens fuir mon âme! BRUNO Vous la verrez! JOFFROY BRUNO, Bistagne, PÉGOFAT, FRANÇOIS le Rémolar, Trobaldo le Calfat, Vous qui souffrez pour moi des maux de toutes sortes, Juan le Portingalais, Marrias d'Aigues-Mortes, Toi, Grimoart, toi, Luc... tous les autres - merci... PÉGOFAT Laissez donc. On est fier de ce voyage-ci! BRUNO C'est une traversée illustre! FRANÇOIS C'en est une! JOFFROY Oui, vous ne portez pas César et sa fortune, Mais vous portez Joffroy Rudel et son amourl FRÈRE TROPHIME, s'approchant Espérez, mon enfant. JOFFROY, avec un faible sourire Saint Trophime, bonjour! Sans robe doctorale et sans toque, j'admire Comme vous avez l'air moins savant, mon cher mire. ÉRASME Monseigneur... JOFFROY, lui tendant la main. Sans rancune. (A Bertrand.) Approche, ami bien cher, Frère plus fraternel que d'une même chair, Qui voulus, généreux, me suivre en ce voyage, Quand tous me trouvaient fou qui, seul, me trouvas sage!... Ah! je vais mourir loin de tout ce qui fut mien BERTRAND Non, ne regrette pas... JOFFROY, vivement Je ne regrette rien! Ni parents, ni foyer, ni la verte Aquitaine... Et je meur en aimant la Princesse lointaine! ÉRASME Elle est cause de tous nos maux.. JOFFROY Je la bénis. J'aime les espoirs grands, les rêves infinis, Et le sort d'Icarus me parait enviable Qui voulut, vers le ciel qu'il aimait, l'air viable! Et tombant comme lui, je n'eusse pas moins fort Aimé ce qui causait si bellement ma mort! ÉRASME Cet amour, malgré tout, me demeure un problème. Ce qu'on ne connait pas, se peut-il donc qu'on l'aime? JOFFROY Oui, lorsqu'ayant un cur impatient et haut, On ne peut plus aimer ce que l'on connaît trop! (Se soulevant sur son grabat) Ai-je en vain suspendu l'escarcelle à l'écharpe? Ai-je pris le bourdon en vain ? - Mais sur ma harpe, D'une voix qui faiblit, oh! d'instant en instant, Si je ne puis la voir, je mourrai la chantant!
(Il prend la harpe pendue á la tête de son grabat et prélude.)
Mais j'hésite, et je rêve, et prolonge l'arpège... Pour la dernière fois chantant, que chanterai-je O premiers vers d'amour faits pour Elle jadis, Mes premiers vers, soyez les derniers que je dis! (Il récite en s'accompagnant.) C'est chose bien commune De soupirer pour une Blonde, châtaine ou brune Maitresse, Lorsque brune, châtaine, Ou blonde, on l'a sans peine. - Moi, j'aime la lointaine Princesse! C'est chose bien peu belle D'être longtemps fidèle, Lorsqu'on peut baiser d'Elle La traîne, Lorsque parfois on presse Une main, qui se laisse... Moi, j'aime la Princesse Lointaine! Car c'est chose suprême D'aimer sans qu'on vous aime, D'aimer toujours, quand même, Sans cesse, D'une amóur incertaine, Plus noble d'être vaine... Et j'aime la lointaine Princesse! Car c'est chose divine D'aimer lorsqu'on devine, Rêve, invente, imagine A peine... Le seul rêve interesse, Vivre sans rêve, qu'est-ce? Et j'aime la Princesse Lointaine ! (Il retombe défaillant) Je ne peux plus! Hélas! mes pauvres doigts trembleurs Ne trouvent plus les nerfs de la harpe. Les pleurs M'étouffent... Mélissinde !!... Hélas! je vais me taire, Et peut-être à jamais, car l'espérance... UNE VOIX, dans les voiles. Terre!
(Violent tumulte. Joffroy s'est dressé d'un coup, debout sur son grabat, les bras ouverts)
MARRIAS Oui! Regardez! BRUNO C'est vrai! Terre! FRANÇOIS Noël! Ramons! BISTAGNE Le brouillard cachait tout! JUAN Un pays d'or! TROBALDO Des monts Violet PÉGOFAT Tripoli! Noël! BRUNO, courant comme un fou. Soyez donc calmes! FRANÇOIS Terre! C'est Tripoli! MARRIAS Je vois déjà les palmes! BISTAGNE Non, pas encor! FRANÇOIS Si, je les vois! TROBALDO Un alcyon! PÉGOFAT La plage a l'air, là-bas, d'une peau de lion! LE PILOTE Oui, c'est bien Tripoli, mes calculs étaient justes! Voici les longs murs blancs et les grêles arbustes! TOUS Gloire au pilote! PÉGOFAT Vois, sous le ciel s'enflammant La ville est rouge! BRUNO Oh! cet oiseau rose! FRANÇOIS Un flamant! BISTAGNE Embrassons-nous! TROBALDO Chantons! PÉGOFAT Oui, la malheure cesse! TROBALDO Terre! JUAN Terre! BISTAGNE Le port! PÉGOFAT Tripoli! JOFFROY La Princesse! (Il tombe évanoui entre les bras de Bertrand) LE PATRON Et maintenant... jetez les ancres! BERTRAND, qui aidé d'Érasme et de Trophime, a recouché Rudel sur son grabat Mais il meurt! Mais il faut aborder! LE PATRON Oh ! non! Le moindre heurt Contre un récif pourrait briser notre coquille; On ne peut approcher sans donner de la quille!... On va nous envoyer des felouques. BERTRAND Ses yeux Sont clos. (A Érasme qui est penché sur le prince.) Respire-t-il un peu mieux? ÉRASME Un peu mieux. Mais le Prince est très mal. BERTRAND, désespéré. On ne peut pas attendre! JOFFROY Oh! tu parles trop fort, et je viens de t'entendre. D'ailleurs, je le savais. Je vais mourir. Il faut Me transporter à terre, au plus tôt, au plus tôt... Sans quoi, mes bons amis, je vais, comme Moïse, Mourir les yeux fixés sur la Terre promise! BERTRAND, bas, à Érasme. Peut-on le transporter? ÉRASME Il n'y faut pas songer. JOFFROY, se débattant Je veux la voir! ÉRASME lui présente una fiole. D'abord conjurons le danger. Buvez. Puis du repos. Et vous pourrez... JOFFROY, à Bertrand. Ècoute, Bertrand, emmène-moi là-bas, coûte que coûte! Puisque je suis perdu, vous pouvez sans remord Me laisser avancer de quelque peu ma mort. Je suis un homme enfin, et l'on peut tout me dire Serai-je mort avant d'arriver? ÉRASME Oui, messire! JOFFROY Ah! Bertrand! Au secours! ÉRASME Mais, si vous demeurez En repos, sans parler, calme, vous guérirez, Et vous pourrez alors la Dame de vos songes... JOFFROY Non! non! Les médecins font toujours ces mensonges!... Bertrand, je veux la voir! BERTRAND, avec force Tu la verras! JOFFROY Comment? BERTRAND Tu la verras, te dis-je! Oh! j'en fais le serment! - Oui, j'y vais, je lui parle, et je te la ramène. JOFFROY Bertrand!... BERTRAND, Elle n'est pas, peut-être, une inhumaine, Oui, oui! Tu la verras avant la fin du jour. Soigne-toi bien. Je vais lui dire ton amour! JOFFROY Bertrand!... BERTRAND Elle saura qu'un Français, qu'un poète, L'adora, traversa les Turcs et la tempéte, Pèlerina vers elle ainsi que vers la Croix, Et qu'il arrive, et que trop malade... JOFFROY Et tu crois?... BERTRAND Qu'elle viendra?... Mais j'en suis sûr,! Mais je m'en charge, Et vite! Une nacelle, une barque, une barge! Oui, l'esquif de la nef, c'est cela! - Nous verrons Ce qu'elle répondra! - Vite!... Les avirons! - Je ramerai. Ce n'est pas bien long, ce passage! On va te ramener ta princesse; sois sage! JOFFROY Oh! Bertrand, si tu fais cela!.., BERTRAND Je le ferai! Il faudra qu'elle vienne ici, bon gré, mal gré. JOFFROY Pourras-tu seulement arriver devant Elle? Te voyant accoutré d'une manière telle, Les gardes du palais... BERTRAND C'est vrai! (A un marinier.) Toi, dans l'esquif, Mets mon coffre d'atours et d'armes... Va, sois vif! JOFFROY Attendez... et joignez ce coffret à son coffre. Ce sont là mes plus chers joyaux. Je te les offre. Mon fermail, mon collier et mes éperons d'or. L'envoyé d'un poète amoureux, c'est encor Plus que l'ambassadeur d'un Roi! fais-toi splendide! Va, que rien ne t'arrête! LE PATRON, à Bertrand. Il faudra prendre un guide, Car le palais n'est pas proche du port, dit-on A la prime maison demandez un piéton. Votre hote s'offrira de lui-même sans doute, Et vous pourrez chez lui vous vétir; puis, en route JOFFROY Dit-lui de venir vite, ou sinon je m'en vais... ÉRASME Prince, ne parlez pas, cela vous est mauvais. JOFFROY Oui, je me tais!... (a Bertrand) Écoute... BERTRAND Il faut que tu reposes! JOFFROY Attendris-la, sois éloquent, trouve des choses! Ou plutot non, dis-lui la simple vérité: Que je l'adore, et que je meurs d'avoir chanté, Eperdument chanté sa beauté sans égale, Comme d'avoir chanté le soleil, la cigale! Oh! mais que je mourrai le prince des amants, Si pour deux ans d'amour je la vois deux moments! BERTRAND Oui, oui, ne parle plus. JOFFROY Je me tais, mais j'y pense Ne lui dis pas cela sitót en sa présence!... Il faut la préparer. - Je me tais, je me tais - Et pour la préparer si tu lui récitais D'abord ces vers, tu sais, que j'ai dits tout à l'heure... Mais oui, cela serait la façon la meilleure D'expliquer mon amour, peut être? BERTRAND Ne crains rien. Je lui dirai tes vers! JOFFROY Tu les lui diras bien? BERTRAND, avec une gaieté forcée. Si j'en faussais un seul, hein, quelle catastrophe! Va, je ferai sonner tendrement chaque strophe. JOFFROY Pour la dernière fois, peut-être, embrassons-nous. (ils s'étreignent) FRÈRE TROPHIME Je resterai pendant l'ambassade à genoux. ÉRASME, bas, à Bertrand. Il peut durer deux jours, comme il se peut qu'il meure Ce soir, comme il se peut qu'il soit mort dans une heure! LE PATRON, de mème. Messire, s'il venait à mourir tout d'un coup Nous hisserions au mât la sigle appelé Loup, La voile noire qui nous sert, à nous corsaires, Les nuits... où nous craignons d'avoir des voiles claires! FRÈRE TROPHIME, accompagnant Bertrand. Ah! persuadez-la! - Qu'elle vienne le voir! Insistez! lnsistez! BERTRAND Oui, jusqu'au signal noir
(Il enjambe le plat bord et descend dans l'esquif. On entend un bruit de chaines d'avirons, d'eau battue.)
JOFFROY Là, portez mon grabat tout près du bastingage! Je suis súr qu'elle va venir. La voix de BERTRAND, lui répondant d'en bas. Je m'y engage! Adieu! - Ne parle plus! - A bientôt! (Bruit rythmique de rames qui décroît) JOFFROY C'est certain Qu'il la ramènera. - Qu'il fait beau ce matin! La barque glisse et fuit sur une eau toute rose. - Oh! d'abord quand Bertrand s'engage à quelque chose!... BRUNO Elle viendra! FRANÇOIS Nous la verrons! PÉGOFAT Sur le bateau! TROBALDO De tout près. La voix de BERTRAND, an loin se perdant. Bon espoir... La Princesse... bientôt... JOFFROY La barque est déjà loin. Comme les eaux sont calmes! Le grincement décroit des rames dans les scalmes...! Laissez-moi là... Je veux y rester tout le temps! - - Là! - je ne parle plus - Je regarde. - J'attends. RIDEAU